Moustique tigre : pourquoi lâcher des poissons dans nos mares ou nos lavognes est une fausse bonne idée

Publié le 4 août 2026

Chaque été, la même scène se répète en périphérie des villes, dans les jardins partagés, les bassins d'agrément ou les mares communales : face à la prolifération du moustique tigre (Aedes albopictus), des collectivités et des particuliers introduisent des poissons - le plus souvent des poissons rouges (Carassius auratus) ou des gambusies (Gambusia holbrooki) - pour « nettoyer » l'eau des larves. L'idée séduit par sa simplicité. Le problème, c'est qu'elle ignore un fait établi depuis des décennies par l'écologie (l’étude des écosystèmes) : une mare en bon état écologique n'a pas besoin de poissons pour réguler les moustiques. Elle est déjà pourvue en prédateurs, et des bien mieux armés.

Un écosystème déjà armé contre les larves 

Une mare fonctionnelle, même de quelques mètres carrés, héberge une chaîne de prédateurs spécialisés dans la capture de larves et de nymphes de moustiques :

  • Les larves de libellules et de demoiselles (odonates), véritables machines à chasser sous l'eau, peuvent consommer un grand nombre de larves de moustiques par jour selon les espèces et la densité de proies disponibles ;

  • Les notonectes et les corises (punaises d’eau), également à l’affut de cette source précieuse de nourriture ;

  • Les larves de dytiques et d'autres coléoptères aquatiques, prédateurs voraces à tous les stades de développement des moustiques ;

  • Les tritons et autres amphibiens, dont les larves partagent le même habitat et exercent une pression de prédation ou de compétition sur les insectes.

  • A la surface, les gerris (araignées d’eau) s’en prennent aux survivants qui se croyaient sortis d’affaire en émergeant hors de l’eau ;

  • Enfin les hirondelles et les chauves-souris, viennent chasser les moustiques qui, arrivés à l’âge adulte, s’envolent au-dessus de la surface de l’eau.

Ce cortège d'espèces constitue une véritable chaine alimentaire où plusieurs niveaux de prédation se superposent et se renforcent. Contrairement à un poisson unique introduit artificiellement, ces prédateurs sont coévolués avec le milieu : ils occupent des niches précises, ne dépendent pas uniquement des larves de moustiques pour se nourrir - ce qui leur permet de rester présents même quand la densité de moustiques baisse - et s'autorégulent selon les cycles saisonniers de la mare.

Le poisson, une solution qui altère ce qu'elle prétend protéger

Introduire un poisson comme la gambusie, par exemple, dans une mare n'est pas un geste neutre. Cette espèce, originaire d'Amérique du Nord, figure parmi les espèces exotiques envahissantes : elle est classée comme « espèce préoccupante » en France. Sa formidable capacité d’adaptation et sa reproduction rapide perturbent les écosystèmes locaux. En effet, sa prédation ne se limite pas aux larves de moustiques : elle s'attaque aussi aux œufs et têtards d'amphibiens, aux larves d'odonates, aux invertébrés aquatiques, c'est-à-dire précisément aux prédateurs naturels qui assuraient déjà la régulation des moustiques avant son introduction…

Le résultat observé sur de nombreux sites où l’espèce est introduite est contre-productif : en éliminant la biodiversité aquatique concurrente, le poisson introduit fragilise l'équilibre qui limitait naturellement les populations de moustiques, tout en appauvrissant durablement le milieu. Une mare « à poissons » perd en diversité d'invertébrés, en amphibiens, en oiseaux qui s'en nourrissaient… sans gain démontré, à long terme sur la pression réelle de moustiques adultes, notamment pour une espèce comme le moustique tigre qui pond aussi dans une multitude de petits contenants artificiels (pots, gouttières, coupelles…) totalement hors d'atteinte de tout poisson.

Ce que révèle cette pratique

Notre enquête met en lumière un décalage récurrent entre l'intention affichée - protéger la santé publique - et le choix technique retenu, souvent motivé par la disponibilité et la simplicité apparente d'un poisson d'ornement plutôt que par une évaluation écologique du milieu. Plusieurs gestionnaires d'espaces verts, les associations (naturalistes et chasseurs) et le Parc naturel régional des Grands Causses recommandent plutôt l'inverse : préserver ou restaurer les habitats propices aux prédateurs indigènes (végétation aquatique diversifiée, berges en pente douce, absence de traitement chimique, proximité avec d'autres milieux aquatiques) plutôt que d'introduire une espèce, quelle qu’elle soit.

Conclusion : un écosystème sain, la santé pour tous 

Cette question, en apparence technique, renvoie en réalité à deux notions centrales de l'écologie contemporaine.

La première est celle de « service écosystémique » : la régulation des populations de moustiques par la prédation naturelle est un service rendu gratuitement par une mare en bonne santé, au même titre que la filtration des eaux de ruissellement par la forêt ou la pollinisation des arbres fruitiers par les insectes. Perturber ce service en y introduisant une espèce invasive, c'est se priver d'une régulation gratuite et durable au profit d'une solution artificielle, coûteuse et incertaine dans ses effets.

La seconde notion est celle du concept One Health (« Une seule santé »), qui rappelle que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont interdépendantes. Vouloir lutter contre un risque sanitaire (ici, la transmission de maladies par le moustique tigre) en dégradant l'écosystème qui, précisément, contribue à limiter ce risque, est une contradiction que l'approche One Health permet justement de mettre en évidence.

Protéger la biodiversité des mares n'est donc pas une lubie écologiste : c'est une mesure de santé publique à part entière.

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